Symbole de l’engagement intellectuel en Tunisie depuis 1974, Le Gai Savoir n’est pas une librairie comme les autres. Fondée par des militants de gauche inspirés par la légendaire librairie François Maspero à Paris, elle s’est imposée comme un bastion de la pensée critique et de la diffusion des idées progressistes. Mais aujourd’hui, cet espace unique est en danger.
Entre la flambée des prix des livres, la concurrence du numérique et des foires permanentes, et surtout une réforme brutale sur les chèques de garantie, Le Gai Savoir lutte pour sa survie. Son propriétaire, Badreddine Daboussi, tire la sonnette d’alarme : sans soutien, c’est tout un pan de la culture tunisienne qui risque de disparaître.
Un héritage militant et intellectuel
Fondée le 1er décembre 1974, la librairie Le Gai Savoir est née de la volonté de Moncef Daboussi, un militant de gauche inspiré par l’illustre librairie François Maspero à Paris, symbole des luttes révolutionnaires et intellectuelles des années 1970. Après ses études en Europe, Moncef Daboussi revient en Tunisie avec l’ambition de créer un espace similaire, où les idées progressistes, anticolonialistes et anticapitalistes pourraient se diffuser. Il s’entoure alors de camarades partageant ses idéaux pour fonder une librairie engagée, bien différente des librairies commerciales classiques.
Symbole de l’engagement intellectuel en Tunisie depuis 1974, Le Gai Savoir n’est pas une librairie comme les autres. Fondée par des militants de gauche inspirés par la légendaire librairie François Maspero à Paris, elle s’est imposée comme un bastion de la pensée critique et de la diffusion des idées progressistes. Mais aujourd’hui, cet espace unique est en danger.Un héritage militant et intellectuelUne librairie engagée contre une logique purement commercialeUne crise qui s’aggrave depuis des décenniesUn coup fatal avec la nouvelle loi sur les chèquesLes lecteurs fidèles se mobilisent Un appel à l’État pour sauver les petites librairies

Dès que l’on franchit le seuil de la librairie, le ton est donné : sur les murs, les portraits de Georges Abdallah, la photo de Cheikh Imam, ainsi que les drapeaux tunisien et palestinien rappellent immédiatement l’identité militante du lieu. Ici, les livres ne sont pas de simples objets commerciaux, mais des outils de combat et de transmission d’idées. Pendant des années, des habitués – étudiants, chercheurs, journalistes, intellectuels – y ont trouvé bien plus qu’un espace de vente. Entre les rayons, les discussions s’animent sur la scène politique, les nouvelles parutions, ou encore l’évolution du monde de l’édition. Le Gai Savoir est avant tout un lieu de rencontre, d’échange et de réflexion.
Une librairie engagée contre une logique purement commerciale
Contrairement aux librairies ordinaires, dont le principal objectif est la rentabilité, Le Gai Savoir se veut avant tout un espace culturel et intellectuel. Sa mission dépasse la simple vente de livres : il s’agit de transmettre des idées, de créer un lieu d’échange et de débat, et d’offrir aux lecteurs des œuvres en accord avec une vision engagée du monde.


Toutefois, une librairie, même engagée, doit assurer sa pérennité financière. La difficulté réside dans le fait de concilier un modèle alternatif avec des impératifs économiques. Surtout dans un contexte où l’industrie du livre subit des transformations profondes.
Une crise qui s’aggrave depuis des décennies
Depuis plusieurs années, Le Gai Savoir, comme l’ensemble du secteur du livre en Tunisie, traverse une crise. La hausse des prix des livres, notamment importés, pèse lourdement sur les librairies spécialisées, car la dépréciation du dinar tunisien a rendu leur acquisition de plus en plus coûteuse. À cela s’ajoute la concurrence du numérique : la démocratisation du format PDF et des livres électroniques modifie les habitudes des lecteurs, entraînant une baisse des ventes de livres physiques. La prolifération des foires du livre, qui se multiplient à travers le pays, constitue aussi un autre défi de taille. Ces foires, en proposant des prix attractifs tout au long de l’année, faussent le marché en créant une illusion de bons plans permanents au détriment des librairies fixes, comme le déplore Badreddine Daboussi.
Un coup fatal avec la nouvelle loi sur les chèques
Si ces difficultés étaient déjà présentes, la nouvelle loi interdisant les chèques de garantie a porté un coup majeur à l’équilibre financier de la librairie. Jusqu’à présent, les libraires utilisaient ces chèques pour commander des livres auprès des éditeurs et distributeurs, qui acceptaient de les encaisser plusieurs mois plus tard. Cela permettait aux libraires de vendre une partie du stock avant de devoir payer. Avec la réforme, cette pratique est désormais illégale : les chèques doivent être encaissés immédiatement. Ce qui complique considérablement l’approvisionnement en nouveaux livres. Certains éditeurs ont accepté de remplacer les chèques par des traites, mais d’autres ont dû les déposer immédiatement, plongeant la librairie dans une grave crise de liquidités.


En décembre dernier, l’accumulation des paiements dus a mis Le Gai Savoir en grande difficulté. Face à cette situation critique, Badreddine Daboussi a lancé un appel à l’aide à la communauté des lecteurs fidèles pour éviter la fermeture de la librairie.
Les lecteurs fidèles se mobilisent
« En raison de la détérioration de la situation financière, notamment du changement de la loi sur les chèques, nous vous invitons à soutenir la poursuite de l’activité de la librairie en achetant un livre. Le rêve continue malgré toutes les circonstances. Aidez-vous à le faire vivre ! »
Publié sur la page officielle Facebook de la librairie le 20 janvier, cet appel a déclenché une vague de solidarité. Depuis, les visites de soutien et les achats se multiplient, témoignant de l’attachement du public à cet espace culturel unique.
Un appel à l’État pour sauver les petites librairies
Badreddine Daboussi estime que cette loi, bien que visant à réguler le commerce, met en péril les petites entreprises culturelles, incapables de rivaliser avec les grandes surfaces ou les circuits de distribution en ligne. Il plaide pour un assouplissement des règles, notamment en accordant un délai supplémentaire pour régulariser les anciens chèques, afin d’éviter une cascade de fermetures dans le secteur du livre.
À ses yeux, Le Gai Savoir incarne un patrimoine intellectuel qu’il faut préserver. Si rien n’est fait, la disparition de ce type de librairie marquerait un appauvrissement du débat d’idées en Tunisie.
« Je ne suis pas économiste », conclut-il, « mais je suis inquiet. Sans soutien, nous risquons de voir s’éteindre ces espaces où la culture et la réflexion priment sur la rentabilité pure. »